Tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans sur le web

Fiche de lecture réalisée dans le cadre du master Scénarisation de contenus audiovisuels multi-support à Lyon 3.
Année universitaire 2015/2016. Enseignant : L. Perticoz

D’après l’article de François Sébastien, « Fanf(r)ictions. Tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans», Réseaux 1/2009 (n° 153) , p. 157-189
URL : www.cairn.info/revue-reseaux-2009-1-page-157.htm.
DOI : 10.3917/res.153.0157.

Cet article de Sébastien François se place dans le courant des « fan studies » qui consiste à mieux comprendre comment fonctionnent les communautés de fans et de quelles manières s’organisent les pratiques des passionnés de contenus fictionnelles médiatiques. Les principaux auteurs ayant traité de ce sujet sont anglo-saxons : John Fiske et Henry Jenkins. Ce dernier a d’ailleurs été l’élève de Fiske, il est célèbre pour avoir analysé les fans par le prisme du numérique et la tendance à la « convergence » des contenus, facilitée par la généralisation des appareils techniques qu’il considère comme des « boites noires ».

Les études autour des fans prennent en effet leur origine dans les cultures anglo-saxonnes car il s’est très tôt développé des mythes rassembleurs et populaires grâce au cinéma et à la télévision dès les années 1960 dans ces pays de langue anglaise. Il faut véritablement attendre l’émergence du web pour que la France prenne également en considération ces pratiques, notamment celles des fanfictions dont la diffusion et l’accès sont devenus beaucoup plus aisés avec Internet. Cela correspond aussi à la mondialisation de nos pratiques culturelles, forcément influencées par les firmes médiatiques britanniques et américaines qui inondent la programmation des cinémas, les grandes sorties musicales, etc…

Qu’est-ce qu’une fanfiction ?

Sébastien François définit les fanfictions (ou fanfics) comme des « textes que certains spectateurs écrivent pour prolonger, compléter ou amender leurs romans, films ou encore séries télévisées favoris. » Son analyse se base sur le site fanfiction.net, plateforme la plus ancienne et la plus connue du web, où sont regroupés en janvier 2016 plus de 732 000 textes de fans inspirés de Harry Potter (contre 375 000 en octobre 2008) dont 34 500 en français. La saga de J.K. Rowling est en effet la première source de fanfictions, on parle d’ailleurs même de « potterfictions ». Cette démocratisation de la pratique est consolidée par l’instantanéité et les valeurs de partage sur le web qui ont permis de mieux comprendre ces pratiques longtemps considérées comme marginales.

Cela démontre une fois encore que le constat binaire fan/non fan des premières générations de fan studies n’était qu’une simplification de la réalité. Il existe en effet une multitude d’individus qui cultivent leur passion à leur manière, ce qui rend finalement les pratiques de fans d’autant plus personnelles. La fanfiction est donc une forme avancée des pratiques de fans qui sont « en réalité souvent un point de départ pour exprimer des goûts pluriels et même des avis critiques et contradictoires » qui contribuent à faire vivre les communautés au-delà du simple intérêt pour une œuvre. François a découpé son analyse en deux parties : tout d’abord en expliquant que les récits permettent de mieux connaitre le profil des fans que le produit médiatique en question ; puis la nature de ces créations amateurs.

Les première fanfics datent des années 1960-1970 autour de l’univers de la série Star Trek et le développement des fanzines a permis à cette pratique d’éclore. Ainsi, le public doit être plus que jamais considéré comme une entité active qui rompt « avec les clichés du fan passif et volubile. » L’auteur explique que le développement des écrits amateurs doit aussi son succès à la forme même des produits médiatiques actuels. Habitué au teasing, au format des séries, le spectateur s’approprie davantage des univers qui deviennent de plus en plus riches. Cela crée des « béances », sortes de brèches dans lesquelles les auteurs amateurs se plongent pour prolonger l’histoire ou narrer des évènements annexes, parallèles aux trames officielles. Longtemps vues comme des menaces à la propriété intellectuelle, les fanfictions font aujourd’hui partie des stratégies mêmes des éditeurs et producteurs de contenus pour créer de l’engagement autour des marques, des franchises qu’ils commercialisent. Star Wars utilise souvent ces manœuvres scénaristiques pour ouvrir des béances vers de futurs contenus « réels » (les films Star Wars Anthology qui sont des spin-off) ou fantasmés par les fans. La décision d’une prise de contrôle totale sur la chronologie Star Wars par Disney démontre cependant que la voix des fans n’a que peu d’impact sur la direction que peuvent prendre les franchises, en dépit de la relative ouverture de son créateur Georges Lucas jusqu’à la revente en 2013 de Lucasfilm.

Mais la créativité des fans donne parfois des résultats cocasses, loin des œuvres originales. Ainsi, l’auteur explique que les potterfictions « insistent beaucoup plus sur les relations entre les personnages, notamment sur les couples », au point de donner des récits allant de l’eau de rose à la pornographie. Ainsi les PWP (pour « Plot ? What Plot ? » ou « Porn Without Plot »), qui sont des « slashs », cherchent avant tout à mettre en scène des ébats plutôt qu’une véritable histoire inspirée de l’univers fictionnel. Nous constatons par ailleurs que la majorité des auteurs de fanfictions sur Harry Potter sont des femmes, ce qui cloisonne un peu plus les pratiques de genres, déjà importantes sur le web en fonction des types de contenus (cela se caractérise aussi dans les gouts de cinéma par exemple).

Une pratique de fan riche en enseignements

L’auteur de l’article rappelle que ce n’est pas Internet qui a créé les fanfictions car cette pratique de fans existait déjà auparavant. De même que la manière d’écrire à la seule différence que l’intermédiaire avec le récit est l’ordinateur au lieu du crayon. Le web n’a fait que développer cette pratique grâce à l’absence de barrière à l’entrée. En somme, quiconque peut désormais avoir accès à ces textes ou en mettre en ligne. Pour promouvoir les contenus qualitatifs, le système de notation de fanfiction.net permet comme de nombreux autres sites de mettre en avant les meilleures créations, ce qui évite ainsi que le public non averti ne tombe sur des histoires inopportunes ou peu intéressantes. Cela va dans le sens de l’économie de la recommandation propre au web commercial. Dans le cas présent, elle consiste à noter les récits de fans. Cela façonne en quelque sorte un modèle éditorial qui limite d’une certaine manière le libre accès à toutes les créations. C’est surtout dans la forme que les fanfictions ont changé car les plateformes regorgent de récits en cours de rédaction, non terminés. Cette instantanéité offerte par Internet se traduit irrémédiablement vers une multitude d’histoires abandonnées en cours de route et les auteurs prennent parfois soin d’en informer les éventuels lecteurs.

Cette pratique de fans contrecarre aussi avec la neutralité du web car le site fanfiction.net laisse aux auteurs la possibilité de remplir une fiche de présentation publique qui montre les préférences, les sensibilités de l’utilisateur qui ont sans nul doute influencé leurs créations. Il y a ainsi une variable identitaire qui peut prendre forme autour des récits et de leurs auteurs. Cela se confirme dans les résultats du moteur de recherches approfondies de fanfictions.net qui a permis à Sébastien François et son équipe de partir en quête des récits en français pour brosser un profil type d’auteur de fanfics. Cette « sociographie, même sommaire » fait ressortir quelques attributs des auteurs à travers leurs fiches de présentation. Il faut néanmoins rappeler que ces résultats se concentrent sur les seules potterfictions. 90% des rédacteurs sont des jeunes filles, elles ont moins de 25 ans et présentent un certain niveau d’étude (majoritairement universitaires). « Ces profils rappellent à nouveau que les fans ne sont aucunement à chercher parmi les plus marginalisés socialement ou culturellement » précise François. Il y a dès lors une logique que l’on retrouve avec les réseaux socio-numériques de se présenter publiquement, de donner une image de soi et de définir son appartenance. A travers la lecture des profils, l’auteur a souvent remarqué que les gouts musicaux sont extrêmement détaillés. Cela confirme ainsi la volonté des jeunes auteurs à prolonger un phénomène d’affirmation de leurs personnalités à travers la musique selon les observations de Dominique Pasquier.

Réaliser des fanfictions demande un certain niveau d’engagement dans une passion car l’écriture est une pratique chronophage. Les informations données par les auteurs sur eux-mêmes ne peuvent être considérées comme fallacieuses car les travaux de Danah Boyd démontrent que « les jeunes internautes ne sont que rarement dans une logique de dissimulation ». De plus, la liberté qu’offre la page blanche donne le moyen de s’exprimer pleinement sans être influencé ou limité par un ensemble de rubriques ou de questions distinctes. Au final, seules les chartes des plateformes numériques peuvent limiter la créativité des auteurs. Pour autant, Illouz nuance ce vraisemblable miroir que formerait l’aspect autobiographique des fanfics. Selon lui, « les présentations textuelles seraient toujours moins instructives que les rapports en face-à-face » car il n’y a pas l’immédiateté d’une situation réelle. Le récit est le fruit d’un minimum de réflexion qui relativiserait la variable autobiographique.

A ce propos, pour revenir sur les slashs, ces derniers doivent être analysés au-delà de leur vulgarité car ils semblent répondre aux interrogations et aux angoisses des jeunes auteurs. Les films ont posé de véritables visages sur les personnages d’Harry Potter et ainsi décuplé le sentiment d’appropriation, de fantasme d’une partie du public. Cette manière d’utiliser « le voile de la fiction et du produit médiatique » opère comme un catalyseur psychanalytique à l’image des libres antennes diffusées le soir sur certaines stations de radio.

Mécanismes d’une communauté en ligne

Il s’élabore des liens forts à l’intérieur des communautés d’auteurs qui n’hésitent pas dans leurs profils à citer d’autres personnes, affirmant ainsi un sentiment d’appartenance évident. Cela se traduit également dans des « collaborations secrètes » ou dans le cadre d’un travail de correction.

Tout cela démontre que cette pratique de fan épouse des formes bien plus complexes que le simple hommage à une œuvre par une posture béate. De plus, le transmédia tend à enrichir les univers fictionnels des grandes franchises ce qui démultiplie par la même les profils des fans et les types d’attachement. Pour Harry Potter, il y a ceux qui sont plus attachés aux personnages selon leurs représentations au cinéma alors que d’autres citeront les romans de J.K. Rowling comme source d’inspiration. On distingue également certaines histoires de fans qui démarrent à partir de l’intrigue d’une autre fanfiction, ce qui est appelé un « fanon ». « Canon » étant son contraire lorsque le récit est directement lié à l’œuvre « officielle ».

Un autre type de fiction est défini dans cet article : les « Mary Sue ». Ce sont des récits de fans où l’auteur s’inclut de manière plus ou moins évidente comme un personnage de l’histoire avec un rôle important. Cette transposition plus ou moins évidente dans le monde fictionnel est assez mal vue par les communautés au point d’être dénoncée et ainsi fortement stigmatisée. Il n’y a donc pas, comme le laissait entendre Jenkins, une dynamique d’union sacrée au sein des communautés. Certains forums discutent des récits de fans et les critiques peuvent y être fortes envers les récits (idées abordées, grammaire, orthographe) ou les auteurs eux-mêmes. Ces plateformes annexes de discussions composent ce qu’on appelle le « metatexte ». Il y aurait donc des « fangirls » qui « dénaturent l’œuvre originale et la manière d’écrire correctement les fanfictions. »

Cette pratique possède donc ses codes contredisant l’image de roue libre que nous pouvons être tentés de lui donner de prime abord. La consommation, qui plus est l’appropriation de contenus fictionnels issus de la culture populaire se voit noyée dans un certain élitisme où une partie des fans jugerait de la légitimité des autres selon le prisme de leurs pratiques. N’en demeure pas moins que cette hiérarchie ajoutée aux codes tacites de la pratique ne sont pas « une menace pour l’univers des fans : ils en seraient plutôt constitutifs et participeraient de l’expérience des enthousiastes. »

Conclusion

Cet article montre combien Internet permet de mieux comprendre le phénomène des fanfictions grâce à l’abondance de ces récits en ligne. Au-delà des considérations typologiques (slashs, canon, fanon, Mary Sue,…), l’analyse des profils de ces auteurs amateurs donne une idée de qui ils sont et quelle valeur donner à leurs récits. Régie par des codes plus ou moins clairs, la communauté des fanfics n’en demeure pas moins éclectique à l’image des pratiques de fans extrêmement variées selon le sentiment d’appropriation de l’œuvre fictionnelle. Par la richesse de son univers et sa dimension transmédiatique, Harry Potter donne une bonne représentation de l’objet traité mais à n’en pas douter que la sociographie d’une autre communauté d’auteurs sera différente. Les récits de passionnés restent par conséquent une chambre de secrets qu’il faudra encore révéler pour en comprendre tous les rouages.

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