De Gustave Le Bon à Twitter : psychologie des foules sur internet

Mémoire réalisé dans le cadre du master Scénarisation de contenus audiovisuels multi-support (Lyon 3).

Année universitaire 2015/2016.

Bienvenue dans le village global ! Ce terme inventé par Marshall McLuhan prend tout son sens aujourd’hui à l’heure des réseaux socio-numériques. En 1962, il écrit que « de toutes parts nous parvient l’information à vitesse accélérée, à vitesse électronique. » Autant dire que son constat était juste car désormais, nous sommes abreuvés de flux multimédia tandis qu’entrer en contact avec des habitants de toute la planète est d’une évidente simplicité. Le numérique a révolutionné nos modes de vie mais aussi nos modes d’expression. Les réseaux sociaux s’imposent aujourd’hui comme des piliers du lien social moderne, surtout pour les jeunes générations, au moment où Facebook approche les deux milliards d’inscrits. Du social marketing à la communication des partis politiques, plus rien n’échappe aux canaux digitaux. C’est vraisemblablement le temps de la liberté d’expression : internet est une fenêtre ouverte à tous et quiconque peut s’exprimer pour le meilleur… mais aussi pour le pire.

Nous constatons évidemment tous les jours les vertus d’internet qui a rendu légitime les sous-cultures, assisté des révolutions ou encore aidé des nécessiteux. Néanmoins, dans ce mémoire, nous nous pencherons sur des logiques plus obscures. En effet, internet fait naitre l’indignation. Il y a des prises de positions extrêmes où disparaît la nuance sur des sujets qui vont de la politique au cinéma. Comment expliquer cette recrudescence d’une certaine forme de haine, en l’occurrence les bad buzz (on utilise aussi le concept plus trivial de « shit storm »), qui plus est pour des sujets qui ne méritent sans doute pas autant de velléités ?

Ces phénomènes de masses synchronisées sont régulièrement relayés et parfois encouragés par la manière même du web de transmettre de l’information par ses logiques virales (qui découlent aussi de modèles économiques douteux). Beaucoup d’utilisateurs se considérant dans un espace libre agissent comme libérés de toutes normes sociales qui structurent pourtant notre vie quotidienne. Confronter virtuel et réalité semble alors être une erreur. Pour approfondir cela, nous allons nous baser sur les théories du sociologue Gustave Le Bon qui a tenté à la fin du XIXème siècle de comprendre comment fonctionnent les foules en tant qu’entité. Nous allons voir si un rapprochement est possible entre son travail et les attitudes excessives et coordonnées de certains internautes :

Dans quelle mesure la psychologie des foules de Gustave Le Bon peut-elle s’appliquer aux bad buzz du web 2.0 qui structure notre société numérique ?

Ainsi, pour répondre à cette problématique, nous allons voir si les caractéristiques de la psychologie des foules s’appliquent aux comportements sur internet en prenant quelques exemples. Ensuite, dans une deuxième partie, nous nous pencherons sur la nature sociale du web, des bad buzz avant de voir s’il est possible (s’il faut ?) contrôler et pénaliser les propos outrageants. Sommes-nous emportés par la foule ?

DE LA PSYCHOLOGIE DES FOULES

Gustave Le Bon a tenté de théoriser le mécanisme de fonctionnement des foules par un regard d’historien, de psychologue et de sociologue. Il explique tout d’abord que pour comprendre comment cette dynamique fonctionne, il faut voir au-delà des préjugés. Ecrit à une époque bien différente de la nôtre, La Psychologie des foules (1895) raisonne en fonction des bouleversements politiques de la fin du XIXème siècle, mais en bien des points son constat peut encore s’appliquer aujourd’hui.

L’ETRE EMOTIONNEL A L’ERE DE LA FOULE

Il faut comprendre le concept de foule. « Quels que soient les individus qui la composent, […] par le seul fait qu’ils sont transformés en foule, ils possèdent une âme collective qui les fait penser, sentir et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont penserait, sentirait et agirait chacun d’eux isolément. » Ainsi, c’est une entité où le collectif prend le pas sur l’individualisme pour des actions synchronisées. De plus, le sociologue affirme que « ce qui gouverne les hommes ce sont les sentiments, les mœurs et les idées ». C’est vérifiable de nos jours puisque nous sommes encore habités par un sentiment plus ou moins réactionnaire face aux réformes politiques ou aux faits d’actualité. La facilité d’accès au web, son instantanéité et son universalité encouragent le plus grand nombre à réagir sur l’abondance d’informations qui nous parvient constamment. L’auteur indique aussi une part d’inconnu dans son analyse car les logiques collectives sont bien souvent imprévisibles. Cela est dû selon lui à une inconscience des foules, propre à l’esprit humain qui reste constamment tiraillé entre l’émotion et la raison. Au détour d’une réplique, le personnage d’Harvey Keitel exprime joliment cette idée dans le film Youth (Paolo Sorrentino, 2015) en disant que « les émotions, c’est tout ce qu’on a. » Cela montre simplement la complexité de notre nature où le pathos est proéminent.

Le Bon démontre également que les grands tournants de l’Histoire ne sont pas le fruit du hasard, mais bien la conséquence de l’évolution d’une civilisation dans sa manière de vivre et de penser même si ces points de ruptures sont peu nombreux : « Si ces grands événements ne se manifestent que si rarement, c’est qu’il n’est rien d’aussi stable dans une race (sic) que le fond héréditaire de ses pensées. » C’est donc une force presque mystique qui animerait les foules avec le but inconscient, mais néanmoins naturel, de faire évoluer nos civilisations. Ignorer ces mécanismes, c’est prendre le risque d’être dépassé. « La puissance des foules est la seule force que rien ne menace », nous sommes dans « l’ère des foules. » D’une manière certes très différente du siècle précédent, internet permet néanmoins à cette ère de perdurer.

Gustave Le Bon explique cette nouvelle ère de la foule par la fin des croyances dues au formidable essor de la science qui nous a fait prendre conscience du monde qui nous entoure. Il est très simple de faire le lien entre le rapport à la science dont parle le psychologue et internet que certains considèrent comme la source de tous les maux : « la science n’est pour rien […] dans l’actuelle anarchie des esprits. […] Elle nous a promis la vérité, ou au moins la connaissance des relations que notre intelligence peut saisir ; elle ne nous a jamais promis ni la paix ni le bonheur. » Les maux viennent des usages que l’on fait des outils offerts par la puissance de la Toile et non de l’objet digital en lui-même.

Les outils mis à disposition par le numérique, la facilité de réunion, d’entrer en contact avec des personnes partageants les mêmes motivations, et bien sûr le niveau d’instruction sont autant d’éléments qui donnent une importance considérable à la foule (ou peut plutôt parler de public sur internet). « Les revendications deviennent de plus en plus nettes », on n’agit plus dans un but vague comme en 1789 mais bien pour des idées que l’on défend, qu’elles soient légitimes ou non. N’oublions pas cependant que la foule réagit davantage par l’action que par le raisonnement. C’est sans doute ce qui la rend si efficace… mais fort peu accommodante.

UNE ÂME COLLECTIVE

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk développe le concept de « l’écume » pour expliquer qu’il existe une tension permanente entre l’individu et la société. C’est le paradoxe de l’individualisme de masse. Nous remarquons qu’en foule, le collectif prend par contre le pas sur l’individualisme. Le Bon distingue deux types de foules d’allure semblable mais totalement différentes, car tout n’est pas « foule » au sens dont nous parlons depuis le début de ce mémoire.

  • Au sens ordinaire, c’est celle qui « représente une réunion d’individus quelconques, quels que soient leurs nationalités, leurs professions ou leurs sexes. » En somme, cela représente au sens strict du terme une quantité d’individus.
  • Le sens psychologique est celui sur lequel nous nous penchons. A savoir comment une addition d’individus forme « une âme collective », comment se crée une force qui devient un éventuel contre-pouvoir.

En effet, 1,7 milliards d’utilisateurs sur Facebook n’ayant pas de volonté commune n’en fait pas une foule au regard psychologique. Il n’y a pas un seuil quantitatif où la foule « ordinaire » se transforme puisque c’est la nature de ses réactions, de son comportement qui la caractérise. Ce changement de stade se voit par exemple sur les réseaux sociaux lorsqu’un sujet devient viral. L’utilisateur lambda, touché par un contenu devient acteur de cette viralité en partageant ou commentant lui-même l’objet en question, ce qui influence d’autres utilisateurs et peut créer donc une foule au sens psychologique. Gustave Le Bon montre tout l’intérêt de comprendre ces logiques collectives que l’on pourrait appliquer à une sociologie du web où les vertus communautaires sont la lubie du moindre industriel qui veut communiquer.

Expliquer la nature des foules est un point éminemment psychologique. La discipline essaie d’ailleurs de décrypter les comportements des individus par l’inconscient qui influence notre existence à tous : l’enfance, le passé, les sentiments, … « La vie consciente de l’esprit ne représente qu’une bien faible part auprès de sa vie inconsciente. » Puisque nous ignorons nous mêmes les raisons qui nous guident et que ce mémoire n’est en rien un traité de psychologie, cherchons plutôt à définir la typologie des foules et la manière dont elles s’organisent.

Gustave Le Bon constate qu’une fois dans un collectif, les différences entre les individus disparaissent et seul l’instinct émotionnel agit en dépit de la raison : « Entre un mathématicien et son bottier il peut exister un abîme au point de vue intellectuel, mais au point de vue du caractère la différence est le plus souvent nul ou très faible », une métaphore triviale pour illustrer ce phénomène. C’est bien cette fibre émotionnelle qui guide les foules car elle est forte en chacun des nous. Selon lui, il caractérise l’individu en foule en foule comme tel :

  • Disparition de la raison et de la conscience,
  • Influençabilité accrue pour des idées et des sentiments non nuancés,
  • Tendance à transformer immédiatement en actes des idées suggérées.

La foule est encouragée par la puissance que suscite en chaque individu le collectif. Nous pouvons citer l’exemple des fans de l’émission télévisée Touche pas à mon poste, ou encore les admirateurs du footballeur Karim Benzema qui vérifient scrupuleusement tout ce qui se dit sur Twitter et se font entendre à la moindre critique émise. De là à faire parler d’eux jusque dans les grands médias. Néanmoins, la vision de Le Bon est à relativiser quand il explique que « seules les qualités médiocres » sont misent en commun, que « c’est la bêtise et non l’esprit qui s’accumule. » N’oublions pas que c’est un homme du XIXème siècle et l’instruction et les acquis sociaux n’étaient encore qu’un lointain mirage dans notre société. De plus, comme Peter Sloterdijk, des chercheurs français (Prieur et al., 2008) parlent d’une « hétérogénéité fondamentale de l’investissement des internautes, qui implique en grande partie des échanges éphémères et instables, une « coopération faible ». » Cela montre le caractère non universel, et simplement éphémère des foules.

SENTIMENTS ET MORALITÉ DES FOULES

Gustave Le Bon affirme que les foules ont un caractère semblable : impulsivité, irritabilité, incapacité à raisonner, absence de jugement et d’esprit critique. Soit autant de caractéristiques que l’on retrouve bien souvent sur les plateformes communautaires.

L’analogie la plus frappante entre l’analyse de 1895 et cette comparaison avec le web, correspond à l’exagération et le simplissime des sentiments. Les réactions sur les réseaux sociaux, et sans doute plus largement dans l’espace public, sont bien trop souvent dénuées de nuance, comme si l’on ne pouvait être que « pro » ou « anti » quelque chose. Cet encouragement aux raisonnements simples est en partie dû à l’instantanéité dans lequel notre société baigne aujourd’hui : l’information est immédiate, omniprésente et continue. Elle nous accompagne tout le temps à l’intérieur de nos « boites noires » (Jenkins, 2006) comme les smartphones. La culture du buzz, de la petite phrase (les 140 caractères de Twitter cultivent cela) enlèvent beaucoup d’épaisseur aux raisonnements. Preuve en est cette statistique comme quoi 59% des partages d’articles sur les réseaux sociaux sont fait alors même que l’auteur de ce partage ne s’est pas rendu sur le lien en question, accroché simplement par le titre[1]. Cette prédominance du sentiment sur la raison est un véritable problème sur le web à l’image de la recrudescence des théories du complot ou des hoax parfois relayés par des partis politiques extrémistes. « Un commencement d’antipathie ou de désapprobation, qui, chez l’individu isolé, ne s’accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l’individu en foule. […] La certitude de l’impunité […], l’exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments. »

Sur la moralité des foules, « dans le sens du respect constant de certaines conventions sociales », le sociologue explique que la toute-puissance que l’individu peut ressentir à ne pas être le seul à soutenir une idée fait ressortir « des résidus d’actes primitifs qui dorment au fond de chacun de nous. » Une fois encore, c’est le collectif qui crée l’impunité d’actes ou de pensées qui ne pourraient être réalisées de manière individuelle. Regardons de quelle manière cela s’illustre.

INTERNET ET DERIVES COMMUNICATIONNELLES

La Toile n’est pas un média comme les autres. Elle ne répond à aucun modèle économique traditionnel et chamboule de nombreuses industries depuis le respect des droits d’auteurs jusqu’à l’ubérisation des services. Il faut dire qu’au départ, internet n’a pas été pensé comme un média mais seulement comme une plateforme d’échanges interpersonnels à petite échelle. Une innovation prend rarement les usages attendus, c’est l’acceptation qui en est fait dans la sphère sociale qui les définit. En somme, le web a muté en un média global capable de réunir des milliards de personnes sur un même site pour les mettre en relation, lui donnant l’allure d’un immense poumon citoyen. Espace social et espace public ne sont plus clairement séparés. Du journaliste au blogueur, du vidéaste YouTube au lanceur d’alerte, c’est le public qui choisit ce qu’il veut dire et entendre.

LA NATURE DU WEB

Pour comprendre l’ADN d’internet et ainsi mieux analyser son évolution, il convient de revenir en arrière sur les motivations qui ont conduit à sa création. Cette sensation de liberté qui permet à chacun de s’exprimer, parfois sans filtre, découle directement de la vision des créateurs du réseau global. Conçu par des chercheurs, les premiers modèles d’internet sont loin d’englober tous les usages que nous pouvons en faire aujourd’hui. D’abord repères de passionnés, technophiles et parfois utopistes, une de ses premières révolutions (ou plutôt sa démocratisation) est sans doute la création du lien hypertexte en 1990 par Tim Berners-Lee. Les origines de la liberté qu’offre internet vient de ses créateurs scientifiques qui voulaient d’abord l’utiliser pour eux-mêmes. En découle la nétiquette comme règles de bonne conduite et de politesse formalisant un certain contrat social dès l’arrivée au milieu des années 1990 du web pour du grand public[2].

Selon Dominique Cardon (2010), l’esprit du web provient de la contre-culture américaine des années 1960 : « les étudiants se révoltent contre leurs parents, l’entreprise bureaucratique, la guerre froide et la colonisation de leur quotidien par la logique marchande. » C’est à ce moment-là que se développe la cybernétique et l’intérêt croissant pour l’électronique qui ravit des noms bien connus aujourd’hui comme Steve Jobs et Steve Wozniak, les fondateurs d’Apple. Cette nouvelle sous-culture a profondément influencé les premiers usages du web : « un espace émancipé dans lequel il est possible de refaire « communauté » ». C’est alors l’émergence au début des années 1980, des « communautés virtuelles[3] » qui rassemblent des passionnés utopistes envers ce média qui n’en est alors pas encore un. Émancipation et liberté structurent l’internet des débuts. On retrouve ces valeurs aujourd’hui sur de nombreuses plateformes (Reedit, les forums) et au cœur de pratiques (mods, tutoriels, logiciels open sources) qui touchent davantage des territoires technophiles comme le jeu vidéo, l’informatique ou les sciences.

Dans cette logique d’émancipation où l’information circule librement, l’anonymat (par des pseudonymes et des avatars) conforte aussi l’idée que chacun a sa place sur le web. Par contre, cela ne facilite pas le travail de modération aujourd’hui inévitable tant le nombre d’utilisateurs est incommensurable. Ce n’est plus le territoire de quelques passionnés, éduqués par un fantasme libertaire, mais bien un espace public comme un autre qu’il serait incongru de ne pas intégrer dans « la vie réelle ». Ses normes sociales originelles se sont délitées peu à peu car la sensibilité des utilisateurs, le capital culturel n’est plus seulement le même que celui des « pionniers » qui étaient pour la plupart issus du même cadre sociologique. Internet est devenue populaire, dans les deux sens du terme. Une nouvelle manière de s’exprimer, non bridée par la retenue, a éclos en même temps que l’arrivée de l’ADSL dans les foyers et la naissance du web 2.0. C’est devenu un moyen de communication « many-to-many » qui engage une infinité de personnes, pourvoyeur aussi de contenus (le fameux web participatif ou web 2.0).

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Figure 1 : Le nombre d’utilisateurs d’internet dans le monde depuis 1993 (source : internetlivestats.com)

Les médias ont toujours donné la parole aux individus, que ce soit à travers un courrier des lecteurs pour un magazine ou une émission de débats à la radio. Néanmoins, le média en question agit comme un filtre en choisissant qui intervient, ce qui oblige celui qui veut se faire entendre à raisonner un minimum sa réflexion. Sur le web, le schéma n’est plus le même puisque le filtre se fait après la publication dans la grande majorité des cas. « L’élargissement de l’accès à la visibilité sur Internet s’est en quelque sorte « payé » d’un abaissement des contraintes qui avaient fondé les formes du discours public en le plaçant dans l’horizon régulateur de la raison, de l’autocontrôle, de l’argumentation et du détachement vis-à-vis des intérêts particuliers » (Cardon, 2010). Comme nous l’avons vu dans la première partie, l’effet de masse peut conduire les individus à agir d’autant plus sous le coup de l’émotion, de la subjectivité et surtout dans l’omission de la nuance. C’est aux internautes de faire le tri de ce qu’ils lisent, regardent, entendent sur le web. Il est évident que cette capacité de sélection, de relativisme n’est pas universelle qui plus est auprès de la génération Z dite « digitale native » n’ayant pas forcément connu les autres modes d’expression et le temps des médias traditionnels. Malgré les méthodes de tri éditorial des plateformes à visées sociales (les commentaires les plus approuvés sont disposés en premier sous un article ; Google qui est censé mettre en avant dans son moteur de recherches les liens les plus qualitatif, etc…) il n’en demeure pas moins que la modération est une idée de plus en plus compliquée à appliquer sur des réseaux mondialisés. Les commentaires véhéments représentent en quelque sorte la partie cachée de l’iceberg.

LA FULGURENCE DES BAD BUZZ

Le web a décomplexé la transmission de l’information, notamment grâce à Twitter qui impose par la brièveté des 140 caractères des messages concis et percutants. Attaché à un lien hypertexte ou un contenu multimédia, le tweet peut gagner en épaisseur ou en subtilité mais la plateforme encourage implicitement les comportements négatifs des foules, propices comme nous l’avons vu à ne pas percevoir la nuance. La plupart des bad buzz, terme devenu habituel aujourd’hui, crainte ultime des marques, se passent sur Twitter. A la fois outil de veille, relai d’information, instrument drôle et satirique mais aussi réactionnaire et critique, voilà une plateforme puissante qui concentre en bien des points toute une sociologie du web.

L’information n’est plus seulement aux mains des journalistes, la subjectivité est sans doute ce qui anime en premier lieu la psychologie des foules sur internet : « la course à l’information faisant l’économie du recoupement, l’intérêt sans fin des blogueurs pour des anecdotes portées en épingle, la multiplication des jugements de goûts pour des personnalités ou des vedettes, la circulation fébrile des rumeurs » (Cardon, 2010) sont autant d’arguments en faveur d’un tribunal populaire, jugeant tout et n’importe quoi par des réactions excessives. De plus, on constate un regain du populisme dans les pays occidentaux (Donald Trump, Front National, Brexit pour ne citer qu’eux) qui soutient les réactions excessives contre la soi-disant « bien-pensance » et instaure un sentiment réactionnaire attisé par les échecs politiques et les problèmes sociaux. Twitter ou encore Facebook ne font pas progresser les débats mais ont plutôt tendance à marquer les incompréhensions et les idées fixes. « Les réseaux sociaux ont modifié la manière dont on fait de la politique. […] La manière dont ont fait de la politique de nos jours donne un net avantage aux gens qui ont des idées simples, courtes, faciles à exprimer en peu de mots » (Olivier Costa, 2016). Il serait évidemment réducteur de considérer que les réactions virulentes ne sont que le fruit de mauvais politiciens, mais cela affirme cette tendance qui dépasse donc le simple cadre des réseaux sociaux. Le web n’est que le reflet de ce qu’il se passe dans la société, à la différence que les non-dits n’en sont plus !

Parfois, la vindicte peut aussi aller loin comme l’atteste le succès du hashtag « #IslamHorsdEurope » qui a fait beaucoup parler en France après le terrible attentat de Nice perpétré le 14 juillet 2016. Le mot clé s’est retrouvé en « top trend » à partir de la nuit suivante accentuant, certes pendant une courte période, la haine et le communautarisme qui gangrène une partie de la liberté de parole offerte par Twitter. L’interface utilisateur/écran est un voile qui décomplexe l’impunité, bien aidé par l’anonymisation plus ou moins claire des profils. Le contre-pouvoir que représenteraient les médias numériques correspond à la thèse de la spirale du silence établie par Elisabeth Noëlle-Neumann en 1993. Elle explique que « les individus […] observent sans cesse ce que les autres pensent. […] S’ils remarquent que leurs opinions sur des questions controversées […] rencontrent l’approbation, ils les prononcent fort. » Elle ajoute que « comme une partie des individus parlent fort – ceux qui pensent être du côté de « l’opinion légitime », comme l’on n’entend parler qu’eux, cette partie semble être plus importante qu’elle ne l’est en réalité. » L’auteure parle de cette spirale dans le discours politique mais les shit storms répondent également à cette logique.

Dans un registre plus « léger », le web 2.0 semble être un avènement pour la culture fan, preuve en est le courant d’étude des « fan studies » légitimé depuis peu pour parler de ces pratiques d’amateurs d’œuvres culturelles. La simplicité de leur mise en réseau offerte par le numérique et la fenêtre qu’ouvre le web sur les activités de passionnés semble permettre à leur voix de se faire entendre auprès des producteurs et des éditeurs de contenus. Dès lors, on assiste depuis une dizaine d’années à des déferlements de plus en plus marqués à la sortie de blockbusters lorsque ceux-ci ne conviennent pas à une frange de spectateurs. Il est intéressant d’analyser ces phénomènes car ils permettent d’appréhender aussi bien le fonctionnement des plateformes sociales et ses dynamiques collectives.

Aujourd’hui, ce sentiment de légitimation de la culture fan auprès des fans eux-mêmes se fait particulièrement ressentir à la sortie des films de super-héros. C’est cet exemple que nous allons prendre. Que ce soit Disney avec Marvel, ou Warner avec DC Comics, les réactions synchronisées sur les réseaux sociaux sont de plus en plus marquées en même temps que les adaptations de comics américains envahissent les salles de cinéma. Le web a transformé la culture geek en culture populaire, elle est d’ailleurs devenue dominante et penche vers un élitisme pour tenter de garder son rang de « sous-culture ». C’est une des raisons des incessants bad buzz puisqu’une partie des fans tente de s’imposer comme « gardiens légitimes du temple ». Batman v. Superman (Zack Snyder, 2016) a rapporté 872M$ à ses créateurs, un excellent chiffre mais jugé relativement décevant en rapport aux succès globaux que représentent Avengers (environ 1,5 milliards pour chacun des deux épisodes) ou son concurrent direct Captain America : Civil War qui a engrangé 1,1 milliard de dollars. La faute peut être à une campagne de dénigrement massive à la sortie du film qui a déçu plus d’un spectateur. De plus, elle faisait suite au tôlée de l’annonce de Ben Affleck dans le rôle de l’homme chauve-souris.

Dire que les fans ont plus de pouvoir grâce au réseau sociaux est faux, ils permettent simplement les regroupements d’amateurs dont la voix a néanmoins plus d’échos grâce à un effort commun dans notre société ultra connectée. Mais au final, ce sont bien les producteurs de contenus qui prennent les décisions et cela se fait, forcément, dans le but mercantile de générer le profit maximum. Tant qu’une recette fonctionnera, elle sera jugée viable, quel que soit l’avis des communautés de fans. Leur place reste celle du consommateur. Cela prouve ainsi que le contre-pouvoir d’une population d’individus sur internet qui se croient dans leur bon droit ne suffit pas à faire pencher la balance de leur côté par la seule véhémence de ses commentaires.

Les shit storms récurrents sont donc tout à en accord avec la psychologie des foules énoncée dans la première partie de ce mémoire : les comportements abusifs n’ont un minimum de portée et ne peuvent fédérer d’autres individus que dans une logique de volonté commune. L’excès, la passion, l’impunité et une pensée moralisatrice sont autant d’éléments qui rendent les bad buzz toujours moins contrôlables mais pas pour autant légitimes.

CONTROLER INTERNET

Le statut de modérateur existe depuis aussi longtemps qu’il y a des forums sur la Toile. N’étant pas centralisé, le réseau n’est contrôlé par personne et reste ainsi libre. Une structure pas forcément adaptée donc à sa forme actuelle comme nous l’avons vu par rapport aux utilisateurs pionniers. Il existe aujourd’hui des pays qui ont décidé de censurer et contrôler ce qui se dit sur le web (on peut penser à la Chine), ce qui prouve la force potentielle de cet outil comme condensateur de la pensée citoyenne. Néanmoins, nous nous intéressons ici aux abus de liberté d’expression qui remettent en cause le lien social.

Twitter permet de signaler les tweets ou les comptes insultants, mais aussi des bloquer certains utilisateurs. La modération est une des grandes problématiques du web social. Les éditeurs de service sont-ils responsables des propos tenus sur leurs plateformes ? Doit-on être plus strict au risque de brider leur utilisation ? Pour cela, il faut d’abord savoir qu’il existe deux types de responsabilités dans le Droit français :

  • Contractuelle lorsque cela concerne une obligation inscrite dans un contrat. C’est le cas sur Twitter ou encore sur Facebook puisque pour s’inscrire, il faut approuver les Conditions Générales d’Utilisation qui dépendent de la juridiction californienne (un point de discussion que nous n’aborderons pas ici).
  • Délictuelle quand elle dépend de la morale : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer» selon l’article 1382 du Code Civile. Puisque Twitter est une plateforme d’User Generated Content (UGC), il ne peut pas dépendre du droit de la presse car il est impossible de contrôler à posteriori chaque message. A contrario, le statut d’hébergeur n’a pas cette contrainte et assure la liberté à ses utilisateurs. Néanmoins, cela implique que le site est obligé de collaborer avec les autorités en cas de contenus illicites.

Considérons que la seconde responsabilité est la plus simple à appliquer, une nuance se présente. L’hébergeur ne peut être considéré comme responsable que s’il est au courant de la publication de contenus illicites (mais rien n’oblige un contrôle strict de la base de données), auquel cas il doit les supprimer immédiatement. Twitter a refusé devant la justice française en 2014 de transmettre les adresses IP de certains utilisateurs suspects. Le site de microblogging se défend de respecter la loi américaine et il est bien difficile d’obtenir quoi que ce soit de ses services pour s’adapter à la réglementation européenne comme le prouvent les nombreuses affaires en justice avec Google[4] ou Facebook. Instagram prévoit par exemple de développer les possibilités de modération (fonctionnalité déjà présente ailleurs) : « Notre objectif est de faire d’Instagram un espace d’expression personnelle qui soit amical, fun et surtout sûr. Nous avons tout juste commencé à donner aux comptes ayant un grand nombre de commentaires une option pour les modérer[5] » selon la directrice de la politique publique du site. Le Sénat a rendu un rapport en juillet 2016[6] afin d’établir un cadre juridique pour durcir la réglementation des propos injurieux en ligne et a proposé un statut spécifique pour les réseaux sociaux. A voir si de nouvelles règles sont légalement imposables ou s’il ne vaudrait pas mieux prendre le problème à la source, c’est-à-dire faire changer les mentalités des utilisateurs de ces services.

CONCLUSION

« En ouvrant le robinet de la parole non filtrée, Twitter et Facebook auraient-ils soudain fait remonter à la surface une sourde violence qui aurait toujours été présente mais que les rouages médiatiques et sociaux du siècle précédent auraient filtré ? […] Une violence sociale qu’elle aurait intériorisée. » Voici la piste de réflexion de l’émission BiTS (2015) pour expliquer les raz-de-marée que sont les bad buzz sur les réseaux sociaux. Confronter réalité et web est une erreur car nous y retrouvons finalement le reflet de notre société, à la différence que les normes qui cadrent les comportements tendent à y disparaitre. Tout ce qui devrait être intériorisé est relâché sur Twitter et Facebook. A croire, peut-être, que ces plateformes agissent aussi comme une catharsis. Elles réguleraient d’une certaine manière une privation, une frustration qui ne peut être partagée dans la vie de tous les jours. Il faut dire que les médias favorisent également la culture du clic, de l’émotion et de l’instantanéité : du « link baiting » à l’information continue pour attirer du monde et attiser la curiosité. Pensons également aux succès des politiciens populistes qui cultivent cette culture du buzz, surtout en ces temps de doutes. Les bad buzz ont néanmoins un but, celui de rétablir une vérité, une morale. C’est une « résurgence de soubassements plutôt moralisateurs » (Sophie Jehel, 2015) qui guident les foules.

Ces actions coordonnées comprennent les caractéristiques qu’émettaient Gustave Le Bon dans La Psychologie des foules : effacement de l’autonomie, de la responsabilité individuelle d’une foule qui se croit dans son bon droit absolu. Cette vision relativement négative de la foule n’est pas forcément partagée par tous, notamment James Surowiecki (« La Sagesses des foules », 2004) qui pense que la foule transcende l’individu pour le rendre meilleur. Cependant, même si le web met aussi en avant les actes individuels et l’affirmation de l’identité personnelle, il n’en demeure pas moins non négligeable de considérer les effets négatifs de groupes d’individus véhéments. Les exemples sont trop nombreux et trop récurrents, quel que soit le sujet, pour ne pas les considérer comme tels. En effet, on retrouve beaucoup de points communs entre les explications de Gustave Le Bon et les comportements haineux sur internet.

« Dans notre culture et selon nos valeurs, la parole publique doit être responsable, car de la parole à l’acte il y a là une connexion directe » (Olivier Itaneu, 2014). Un des grands travaux du web social est de trouver les bons moyens de modération sans pour autant réduire la liberté d’expression ou l’expérience utilisateur. Il existe des moyens pour signaler les contenus injurieux mais les résultats ne sont pas tout à fait concluants. A voir si l’Union Européenne arrive, par exemple, à mettre en place un contrôle obligatoire par les plateformes des contenus qui y sont mis en ligne. La réponse se trouve peut-être dans une amélioration de l’empowerment des internautes qui doivent prendre conscience dans leur ensemble qu’on ne pas intervenir n’importe comment sur la Toile. Le web a son propre langage, son propre fonctionnement et il convient que chacun comprenne qu’ici comme de partout, liberté ne rime pas avec impunité.

REFERENCES

BIBLIOGRAPHIE

CARDON Dominique, « La démocratie Internet, promesses et limites », Edition du Seuil et La République des Idées, Paris, 2010, 107p

CAZEAUX Guillaume, « Odyssée 2.0, la démocratie dans la civilisation numérique », Armand Colin, Paris, 2014, 317p

ITENAU Olivier, ITEANU Alexandra, « Twitter, quel régime de responsabilité face à la haine ? », Documentaliste-Sciences de l’Information 4/2014 (Vol. 51), p. 62-63
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2014-4-page-62.htm

RIEDER Bernhard, « De la communauté à l’écume : quels concepts de sociabilité pour le « web social » ? », tic&société, Vol. 4, n° 1
URL : http://ticetsociete.revues.org/82

LE BON Gustave, « La Psychologie des foules », UltraLetters, Bruxelles, 1895 (réédition 2013), 150p

MERCKLE Pierre, « Sociologie des réseau sociaux », La Découverte, Collection Repères, Paris, 2016, 125p

THORP William, « Tout le monde est énervé », Society, numéro 35, juillet 2016, p.26-29.

WEBOGRAPHIE

BiTS, « Shitstorms », Arte, 23 décembre 2015, consulté en décembre 2015.
URL : https://youtu.be/AiwA47xY3RE

CHARCIAREK Nicolas, « La dictature de la gratuité du net », Dinowan, temps libre et décadence. 20 mai 2015, consulté en juillet 2016.
URL : https://dinowan.wordpress.com/2015/05/20/la-dictature-de-la-gratuite-du-net/

MAIORE Cédric, « Le pouvoir (fantasmé ?) des communautés de fans d’œuvres cinématographiques issues de la culture populaire à l’heure du web 2.0 », cedricmaiore.net, janvier 2016, consulté en janvier 2016.
URL : http://cedricmaiore.net/le-pouvoir-des-communautes-de-fans-cinema-a-lheure-du-web-2-0/


[1] http://www.blogdumoderateur.com/partage-article-clic-lien/

[2] Ou encore les « Rules of Internet », plus cocasses (mais dans le ton très ancré dans la culture et le langage internet) établies en 2004 : http://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Fr/ReglesDInternet

[3] À noter que le concept de « communauté » est employé ici dans le sens de personnes se réunissant pour partager des centres d’intérêts communs. Il est aujourd’hui admis qu’une communauté sur le web réunit des individus aux identités communes mais ce cas est plus proche de l’exception que de la règle.

[4] Parmi elles : http://www.liberation.fr/futurs/2016/07/14/l-ue-accuse-google-de-pietiner-la-concurrence_1466236

[5] http://www.numerama.com/tech/186560-instagram-veut-faire-taire-le-harcelement-dans-les-commentaires.html

[6] http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/07/06/les-insultes-sur-les-reseaux-sociaux-dans-le-viseur-du-senat_4965010_4408996.html#6SAfvwbWpdiFKSuB.99

 

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